L’Autre

Chèr-es abonné-es de la Trimestrilettre, voici votre cadeau du trimestre : ma nouvelle « L’Autre » en intégralité, telle qu’elle a été publiée dans le recueil L’Heure des ombres aux éditions Les Somnambules. Le recueil, édité par des élèves en master de création éditoriale, n’est plus disponible à la vente, vous ne trouverez donc cette nouvelle qu’ici pour celles et ceux qui n’auraient pas la chance d’en avoir un exemplaire !

Initialement intitulée « Chasse à l’ombre« , ce petit texte raconte une tranche de la vie d’Héloïse, une jeune femme en proie à un étrange phénomène…

J’espère qu’elle vous plaira… Belle lecture ! 🙂

L’Autre

Héloïse repensait aux drôles de questions que lui avait posées la chasseuse d’ombres. Non, elle n’avait pas de sœur jumelle. Non, elle n’avait pas été échangée à la naissance – du moins, pas à sa connaissance. Non, elle n’était pas née à proximité d’un lieu réputé pour ses phénomènes surnaturels. Non, elle ne savait pas si, le jour où elle était née, la maternité avait connu un nombre important de naissances simultanées, mais elle en doutait. Non, sa mère ne l’avait pas expulsée un jour de pleine lune, de cyclone ou de blizzard. Rien de tout cela. Ce qui ne facilitait en rien son affaire.

L’idée de n’obtenir aucun résultat, même avec l’aide de la chasseuse, fit frémir Héloïse. Elle but une gorgée de thé pour tenter de se redonner une constance, et balaya le café du regard. C’était un bistro de quartier assez huppé – et donc assez cher. Il était presque 16 heures, ce samedi, lorsque Héloïse avait quitté le bureau de la spécialiste, à quelques rues de là, et il ne restait plus grand monde attablé au Reflet. La chasseuse lui avait conseillé cette adresse pour prendre ses pauses thé ou collations, sans lui fournir plus d’explication. En entrant dans ce lieu à l’atmosphère étrange, Héloïse avait vite compris pourquoi.

Haute de plafond, mais pauvre en ouverture, la salle était naturellement plongée dans la pénombre. Toutefois, des spots, lampes et autres halogènes accompagnés de miroirs en tout genre venaient égayer l’endroit par une décoration aussi lumineuse qu’atypique. Si l’on n’y prêtait pas attention, il était tout à fait possible de se cogner dans une glace que l’on avait prise pour l’escalier. L’endroit avait l’air de sortir tout droit d’une fête foraine.

Assise seule à une petite table ronde près de la fenêtre, Héloïse n’osait regarder autre chose que le sachet de thé qu’elle laissait tourbillonner lentement dans le fond de la tasse. Lever les yeux, c’était risquer de la croiser. Elle avait beau s’être rendue au Reflet pour cette raison, là, elle n’avait pas envie de s’y confronter. Pas encore, pas après n’avoir parlé que d’elle pendant plus d’une heure avec la chasseuse.

Pourtant, il le fallait.

Pour se donner du courage, Héloïse but la dernière gorgée de son thé – trop fort, car elle n’avait pas retiré le sachet – et tourna son visage vers le miroir le plus proche.

Elle était là.

Derrière son reflet.

L’autre.

Une ombre.

Mais pas la sienne.

Ça n’avait jamais été la sienne, d’aussi loin qu’elle s’en souvienne. Quand s’en était-elle rendu compte la première fois, d’ailleurs ? Ce devait être à l’école. Sous le préau de la cour de récréation. Une autre petite fille s’était arrêtée net devant le mur avant de déclarer le plus naturellement du monde : « Tiens, c’est marrant, ton ombre ne fait pas comme toi. » Héloïse avait rigolé, et le filles-attrapent-gars était reparti de plus belle. La réflexion lui avait été faite plusieurs fois, ensuite, au cours de sa vie. Toujours par des enfants, avait-elle remarqué. Jusqu’à la semaine passée. Une nouvelle cliente du salon l’avait observée de longues minutes, sans rien dire. Au moment de payer, elle l’avait remerciée puis lui avait glissé dans la main la carte de visite de la chasseuse d’ombres. Y voyant un signe, Héloïse avait décidé de sauter le pas et de trouver enfin les réponses à ses questions.

Du mouvement, à l’autre bout de la salle, attira l’attention d’Héloïse. Deux femmes, qui venaient de finir leurs cafés, enfilaient leurs manteaux et s’apprêtaient à partir. Grâce au jeu de lumière, Héloïse pouvait suivre derrière elles le mouvement de leurs ombres. Identiques. Mimétiques. Une synchronisation parfaite, si naturelle, qui donna à la jeune femme la chair de poule et une soudaine envie de pleurer. Elle fixa pourtant les deux spectres et leurs propriétaires, jusqu’à ce que la porte puis la rue les avalent totalement tous les quatre. Dans le fond de sa tasse, Héloïse remarqua que même son sachet de thé avait des contours dont l’ombre épousait à merveille la position. Le miroir, près d’elle, lui renvoyait toujours la même image : son reflet, assis, triturant nerveusement ses mains, et puis derrière, sur le mur, une ombre étrangère qui marchait la colonne vertébrale voûtée vers un but inconnu. Vissée aux pieds de la jeune femme, elle faisait du surplace. Une situation comique qu’Héloïse ne pouvait s’empêcher de trouver effrayante.

Lasse, elle imita les deux femmes et plia bagage à son tour.

Le lendemain matin, Héloïse prit courageusement son petit déjeuner dos à la lumière. Elle avait tout le loisir d’observer l’autre. Sur le mur, celle-ci bougeait peu. Seule sa poitrine se soulevait en un rythme régulier. « Elle doit dormir », songea Héloïse. Un dimanche matin, même à plus de onze heures, cela n’avait rien d’étonnant.

Comme le lui avait conseillé la chasseuse, Héloïse s’était procuré un carnet dans lequel elle notait scrupuleusement toutes les actions de l’ombre, précisant pour chaque variation la date et l’heure. Elle n’avait pas retranscrit grand-chose depuis le rendez-vous de la veille avec la chasseuse. L’ombre ne semblait pas avoir beaucoup d’occupations. Elle avait dormi, mangé et, apparemment, regardé la télé avant de se coucher à nouveau. Elle n’avait pas eu la moindre interaction sociale, ce qui laissait penser à Héloïse qu’elle vivait seule.

La jeune femme s’arrangea pour garder un œil sur elle toute la journée. Quand elle alla chez sa mère, quand elle promena Cookie, quand elle retrouva Alice et Mei pour le dîner. Ses copines lui trouvèrent l’air absent et s’inquiétèrent. Elle était juste un peu fatiguée, les rassura-t-elle. Derrière elle, l’autre avait conservé sa passivité. Héloïse ne l’avait presque pas vue marcher. Elle croyait l’avoir aperçue manger une fois seulement, de toute la journée. Les mouvements de sa poitrine étaient souvent lents et réguliers, ses gestes rares et légers. Quel genre de personne passait son dimanche au lit ? Du moins, sans avoir fait la bringue la veille au soir ?

La semaine de l’autre fut encore plus intrigante que son week-end. Elle n’avait pas bougé davantage. Héloïse avait jeté de nombreux regards par-dessus son épaule, pour la surveiller. Elle l’avait observé dormir et errer le dos voûté, l’échine courbée, la tête baissée. Ne travaillait-elle donc pas ? Lundi, mardi, mercredi, les jours passaient et Héloïse avait l’impression que la silhouette vissée à ses semelles n’était pas sortie une seule fois de chez elle et n’avait discuté avec personne. Peut-être sa propriétaire était-elle hospitalisée ?

Le rendez-vous hebdomadaire avec la spécialiste était prévu au lendemain et Héloïse ne savait toujours pas ce qu’elle pourrait bien lui raconter. Les questions se bousculaient tant et si bien dans sa tête qu’elle manqua de percuter une voisine en traversant la cour. Madame Alaoui ne s’en offusqua pas et en profita pour démarrer un échange de banalités classique à base de constat météorologique désabusé et de plaintes contre la recrudescence des incivilités nocturnes dans le quartier. Alors qu’Héloïse avait enfin trouvé une brèche dans laquelle s’engouffrer pour mettre fin à ces bavardages, madame Alaoui lui lança à la volée une dernière question :

— Vous connaissez la voisine du rez-de-chaussée ? Celle dont les rideaux sont toujours fermés ?

Héloïse secoua la tête. Elle n’était même pas sûre de se souvenir de son visage.

— Elle est de nature discrète, poursuivit madame Alaoui, mais depuis quelques semaines, elle semble ne presque plus sortir de chez elle. Je me demandais donc si vous aviez des nouvelles !

Héloïse n’en avait pas. Elle salua poliment madame Alaoui avant de prendre congé. Alors qu’elle entreprenait l’ascension des escaliers jusqu’au cinquième étage de son appartement, Héloïse tomba nez à nez avec l’autre. Les épaules affaissées, d’une taille démesurée et presque monstrueuse, l’ombre humaine lui faisait face. Le sang d’Héloïse se glaça et fit frissonner sa chair.

Les différentes informations se télescopèrent dans son esprit. Était-ce possible ? La solution était-elle donc là, sous ses yeux, depuis le début ? Il fallait qu’elle en ait le cœur net. Elle déposa ses affaires à la va-vite dans le couloir de l’entrée, se prépara un thé et fit glisser sa chaise de bureau derrière la fenêtre de sa chambre. De là, elle avait une vue parfaite sur la cour de l’immeuble. Elle attrapa, dans la bibliothèque, les petites jumelles que sa grand-mère emportait dans les balcons des opéras. Tout était en place. Si la voisine du rez-de-chaussée quittait son appartement, elle ne pourrait pas la rater.

Héloïse se souvenait du jour où cette voisine était arrivée. Elle avait emménagé un soir, tard, avec très peu d’affaires et presque sans un bruit. Par la suite, la nouvelle habitante s’était faite discrète. Dans l’immeuble, il se disait qu’elle partait avant le lever du soleil et ne revenait qu’une fois la nuit bien installée. Les semaines et les mois passèrent, et d’aucuns pensèrent finalement que l’inconnue ne sortait jamais de son appartement. Pourtant, Héloïse, elle, la croisait parfois en rentrant de soirée, dans la cour. L’autre femme – qu’elle avait d’abord pris pour un homme, à cause de son look, et avant de faire attention au nom sur la boîte aux lettres – y sortait ses poubelles. Les autres voisins, visiblement, n’avaient pas eu la chance de la croiser, car ils continuaient à pérorer sur l’identité et les occupations de la dernière venue. Puis, l’emménagement d’une nouvelle famille au troisième étage déplaça la curiosité et il fut communément admis qu’au rez-de-chaussée vivait une femme au chômage, solitaire et sans visage.

Voilà donc tout ce que savait Héloïse sur cette femme : une silhouette aperçue le soir tard et les racontars de voisins trop curieux.

Deux heures plus tard, du monde avait traversé la cour, mais toujours aucun signe de la voisine du rez-de-chaussée. La nuit avait drapé le ciel, mais la pleine lune éclairait le pied de l’immeuble. À 21 heures passées, Héloïse consentit à se lever pour soulager un besoin pressant. Elle en profita pour embarquer un paquet de chips avant de s’installer à nouveau à son poste d’observation.

Vers 22 heures, alors que le sommeil voilait le visage d’Héloïse, une silhouette sombre traînant un lourd sac poubelle apparut dans la cour. Encapuchonné dans un sweat large et un jogging informe, il était difficile d’attribuer ce corps à un ou une voisine en particulier. Héloïse chaussa ses jumelles et, alors, sous l’œil attentif de la reine des ombres, la vérité se montra dans son plus simple apparat. Derrière la mystérieuse voisine s’étendait une ombre d’un noir profond. Mais celle-ci ne tenait aucun sac. Ses deux mains, jointes devant la forme de son visage, tenaient des jumelles de théâtre. Héloïse manqua de faire tomber les siennes.

Son ombre était là, en bas, projetée sur le sol de la cour. Elle la voyait pour la première fois. Son double sombre et silencieux. L’image docile qui mimait ses moindres faits et gestes. Elle était là, enfin, sous ses yeux, son nez, sa fenêtre. Presque aussitôt pourtant, elle disparut : le fantôme de sa voisine s’était déjà à nouveau engouffré dans l’immeuble.

Le cœur d’Héloïse battait à tout rompre. Dehors, tout était calme, silencieux. À côté d’elle, sur le mur, s’étendait l’ombre de l’autre, de la voisine du rez-de-chaussée. Hypnotisée, elle l’observa. Elle tenta d’interpréter ses gestes, d’imaginer ce qu’elle faisait, en bas, dans son petit appartement sombre donnant sur cour.

L’ombre semblait tenir quelque chose. Un nœud, elle faisait un nœud. Drôle d’occupation, pour un jeudi soir, si tard. Ce nœud, elle le porta à son cou, et le resserra autour de celui-ci. Héloïse sourit, elle ne pensait pas que sa voisine était le genre de femme à porter des cravates. Mais l’effroi l’envahit tout à coup, quand elle vit l’ombre se raidir, et tressauter. Héloïse ne prit pas le temps de réfléchir. Elle s’élança à toute vitesse dans les escaliers, composant à la hâte le 18 sur son téléphone. Il n’était peut-être pas trop tard ! Elle pouvait la sauver.

Sauver celle qui vivait depuis toujours dans son ombre.

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